LETTRE DE BALTHAZAR (26)

des îles MELCHIOR (Baie Dallmann entre l’île d’Anvers et Brabant)

à Stella Creek (îles argentines)

du Lundi 10 Janvier 2010 au Mardi 18 Janvier 2011

Balthazar arrivé dans l’archipel Melchior, blotti dans sa petite anse très protégée de tous côtés, solidement immobilisé par son ancre et trois aussières attachées aux câbles d’acier que j’ai amenés pour ceindre les gros rochers, nous pouvons fêter dignement par un repas amélioré notre arrivée sur le continent blanc ce Lundi 10 Janvier:

- Champagne et zakouskis

-rôti de viande de boeuf argentine accompagné de pommes de terre et carottes cuites avec la viande

- fromage bleu

- glace vanille/chocolat

-vin rouge chilien Carmen/margaux

- cognac ou genièvre suivant les goûts

-chocolats

Les Mages nous ont bien guidé vers une contrée magique. Je dis bien les rois Mages car JP dans son dernier message m’a rappelé que « BALTHAZAR a mouillé dans l'archipel MELCHIOR son ancre - Ô combien remarquable !- réparée fraîchement par un mécanicien émérite d’ Ushuaia qui s'appelle ... GASPARD ! ».

Par ce bel après midi, pendant que je fais mes écritures en écoutant de la flûte à bec, luth et guitare, et que Hubert fait bravement la sieste dans un ronflement sonore que l’on entend du carré, Claude et Maurice sont partis escalader le dôme de neige qui domine le fond de l'anse et faire des photos. Nous gravirons avec Hubert demain matin par un grand soleil et sans vent cette pente de neige raide au début puis plus débonnaire qui conduit au modeste sommet de l’île Omega à 200m d’altitude. Mais ces pentes douces nous offrent un panorama splendide sur l’archipel et les sommets élevés des îles Brabant et Anvers, d’où s’écoulent de grands glaciers. Dans les détroits de Schollaert et de Gerlache des icebergs circulent ou sont échoués sur les hauts fonds.

Vers 17h arrive SAUVAGE, voilier charter en acier qui a doublé le Cap Horn un peu plus d’une heure après nous. Nous avions alors échangé avec Didier, son skipper doté d’une abondante crinière abondamment frisée et très brune, des informations par VHF avant que nos positions ne s’éloignent trop (la VHF porte rarement au-delà de 25 à 30 milles entre les bateaux).

Il apprécie que nous ayons disposé nos aussières pour laisser la place pour l’arrivée éventuelle d’un deuxième bateau dans cette anse étroite. Lundi en fin d’après midi il nous invite à prendre l’apéritif et partager le dîner à son bord. Nous y faisons connaissance de sa femme et de sa fille Chloé avec qui il reçoit ses clients, 5 personnes sympathiques qui se sont retrouvées pour embarquer à Ushuaia et faire une expérience exceptionnelle. Nous amenons une bouteille de Caïpirinha brésilienne que Chloé agrémente de glace pilée et de citron. Chaude soirée où je rencontre en particulier un Marseillais de Malmousque, voisin de l’ex villa Ambroggi et de ma maison natale d’Endoume, ainsi qu’ un Norvégien. Didier me raconte sa vie de charter ; il fait chaque année un trajet Antarctique/Alaska et retour, profitant ainsi de deux étés chaque année, en remontant les canaux de Patagonie puis visitant les îles de Pâques ou Pitcairn, les îles Touamotous et Hawaï pour arriver en Alaska par les Aléoutiennes, embarquant 4 ou 5 clients pour des étapes de deux à quatre semaines. Au cours de sa vie vagabonde Didier a travaillé dans les années 80 dans une entreprise de KOUROU pour faire des travaux de peinture sur l’ensemble de lancement ARIANE ! Le monde est petit, c’est bien connu.

Partis en zodiac avec Maurice explorer les glaces et icebergs qui nous entourent nous découvrons sur un petit promontoire des léopards de mer, carnassiers de grosse taille (comparable aux lions de mer) aux canines redoutables, vautrés sur l’étroite bande de cailloux et sur la neige. Nous débarquons sans qu’ils s’en émeuvent et les approchons à 2 ou 3 mètres pour les photographier. Un gros mâle sort de l’eau devant nous puis escalade en faisant des mouvements de reptation et de blocages avec ses nageoires le raide bourrelet de neige (qui fait bien deux mètres de haut) pour aller s’installer au soleil sur la neige.

Mercredi 12 Janvier. Le temps splendide de ces jours derniers a laissé la place à un temps couvert et venteux. A larguer les amarres ; dans le détroit de Schollaert nous sommes cueillis par un vent frais de NE 20 à 25 nœuds, rafales à 30 nœuds. Le décor est superbe sur les montagnes et les glaciers d’Anvers, de Brabant ou de la côte de Danco, de l’autre côté du détroit de Gerlache dans lequel nous débouchons. Le belge Adrien de Gerlache fut un des pionniers de l’Antarctique. En Janvier 1898 il découvre et cartographie sur le trois mâts Belgica les îles Brabant, Anvers, Cuverville, la terre de Danco, le canal Lemaire et la baie Liège. Il progressera vers le sud où son bateau sera bloqué, prisonnier des glaces. Il va lentement dériver à l’Ouest, de 4 à 8 milles par jour pendant douze mois ! Le Belgica ne sera libéré des glaces que le 14 mars 1899. Il était temps car les vivres manquaient et l’équipage avait le moral dans les chaussettes ; il y avait de quoi. Il fallait être des bons pour se sortir de pareille aventure.

Par vent portant maintenant, cap au Sud, nous descendons une partie de ce détroit pour embouquer un étroit passage entre l’île Lemaire et la terre de Danco où se trouve la base chilienne de recherche Videla installée sur la rive d’un goulet étroit et venteux, au milieu d’une multitude de pingouins. Nous poursuivons notre route pour atteindre notre but, la baie Paradis, où se trouve une petite anse très protégée, cernée de glaciers et collines de neige et glace, choisie par les Argentins pour établir la station Almirante Brown.

Des glaciers descendent des sommets Dallmeyer et Inverleith pour se jeter dans la mer en un paysage grandiose. L’entrée dans l’anse est délicate car encombrée de hauts fonds et nécessite de zigzaguer pour passer un seuil de 2,50 m. Vive le dériveur intégral qui se faufile dérive totalement relevée (Balthazar ne cale alors que 1,25 m en charge) dans les eaux devenues très claires…. Nous y retrouvons le calme absolu, le silence et de hautes falaises de glace qui nous surplombent d’un peu prés à mon goût. Nous sommes seuls. L’ancre immobilise le bateau ; Maurice et Hubert maintenant rôdés à la manoeuvre sautent dans le zodiac pendant que je maintiens le bateau car il n’y a pas la place d’éviter et vont installer sur des grosses roches deux de nos câbles d’acier sur lesquels ils frappent les longues (100m) aussières flottantes que Claude déroule de leur tambour respectif. Notre équipement, particulièrement le stockage des aussières sur des tambours en fil d’inox qui se déroulent tous seuls tandis qu’un équipier contrôle simplement le passage dans un chaumard, s’avère à l’usage très pratique, robuste et bien adapté à ce genre de mouillages.

Jeudi 13 Janvier. Temps couvert mais couche peu épaisse. Sortie de la baie Paradis par le Bryde Channel et mise à la voile au portant sous génois seul. Laissant à tribord l’île Lautaro Balthazar poursuit la descente de cette sorte de voie royale que constitue le détroit de Gerlache bordé de hauts sommets caparaçonnés de glace séparés par de grands et raides glaciers aux séracs impressionnants. Le soleil perce par endroits les faisant briller d’une éclatante blancheur. Tiens ! une meute d’orques bien identifiables à leur haute nageoire dorsale et leurs tâches blanches au voisinage des yeux et sur les flancs et dessous nous croise sur tribord. Mieux vaut ne pas se trouver pour les pingouins et autres manchots sur le chemin de ces redoutables prédateurs lorsqu’ils ont faim et sont en chasse ; les anglais les appelle killer whales. En effet pesant 6 à 8 tonnes ils n’hésitent pas à foncer par en dessous pour éventrer le ventre blanc des baleines et les dévorer ensuite dans un sanglant carnage. Certains voiliers ont sombré victimes de leurs percussions !

Un peu plus loin sur bâbord une baleine sonde prudemment, laissant voir disparaître son immense nageoire caudale lorsque nous cherchons à nous en approcher.

Je retrouve avec plaisir la navigation à vue à l’aide des cartes papier de l’amirauté britannique et du rapporteur breton, les cartes électroniques ne couvrant pas l’Antarctique. Beaucoup d’endroits sont qualifiés « unsurveyed areas » qui n’ont pas été systématiquement voire pas du tout sondés. Dans ces zones le cartouche de la carte nous signale le risque permanent de rencontrer des dangers sous marins non identifiés. L’absence de houle dans ces eaux protégées ne permet pas de les déceler, sauf ceux très proches de la surface, par le remous qui les signale habituellement en mer à la vigie. Comme nous le dit sobrement la carte « Mariners are advised to exercise extreme caution when navigating in such waters ».Nous les évitons quand nous le pouvons mais ce n’est pas toujours possible. Dans ces cas là Balthazar navigue dérive presque complètement relevée à moins de 3 nœuds pour limiter l’importance de l’impact éventuel, un équpier scrutant à l’avant l’eau sombre. Nous saluons le travail patient et minutieux de cartographie et sondages des pionniers Gerlache et Charcot arrivés sans cartes dans cette péninsule antarctique encombrée de centaine d’îles et de milliers d’îlots, sur des trois mâts peu manoeuvrants et calant plusieurs mètres. Ils ont d’ailleurs talonné plus d’une fois. Leur aventure était autrement risquée.

Nous virons le Cap Errera, pointe Sud de l’île Wiencke, pour embouquer l’étroit chenal Pelletier qui se faufile sur une distance de 5 milles entre les dômes de neige et de glace de l’île Doumer à bâbord et les hauts sommets de l’île de Wiencke à tribord. Tout à coup, près d’un ensemble d’îlots les fonds remontent brusquement : arrière toute ! je m’aperçois que j’ai confondu Jigsaw island et Advent island et que du coup je vais droit sur des récifs. Ce n’est pas toujours évident de se repérer dans des dangers proches de quelques dizaine de mètres, représentés par des chiures de mouche, lorsqu’on navigue avec une carte au 1/150.000 ième ! En Antarctique les cartes de détail n’existent pas sauf pour quelques rares mouillages importants (pas plus que les guides nautiques d’ailleurs). Nous sommes encore ici dans des terres et des mers d’aventure. La sécurité dans ces cas, comme indiqué plus haut, c’est les yeux rivés sur le sondeur, en avance lente dérive relevée, et quand l’eau devient claire un homme à la proue pour guider le barreur.

Nous restons stupéfaits par le spectacle : de raides parois rocheuses et glaciaires tombent sur près de 1000 mètres (1430m pour le plus haut, le Luigi Peak) directement dans la mer qu’elles rejoignent par des falaises de glace sans rivage, à quelques dizaines de mètres de nous. Les sommets rocheux n’existent pas ici. Les aiguilles et les crêtes sont toutes caparaçonnées de glace, de corniches de neige énormes aux formes fantasmagoriques sculptées par le vent et le givre. Des constructions éclatantes de blancheur et nous paraissant invraisemblables, des pinacles, des dômes boursouflés dominent et cachent la roche, comme les artistes, emportés par leur imagination et leur effroi, représentaient sur les gravures les Alpes, à l’époque à laquelle on les découvrait ( au 18ième siècle). Le temps s’est levé maintenant et le soleil met en valeur et en relief ce spectacle merveilleux (au sens du merveilleux voyage de Nils Olgersson à travers la Suède), car il y a de la sorcellerie là-dedans.

Laissant à tribord l’énorme Thunder Glacier, un virage à angle droit au bout de l’île Doumer nous fait déboucher brusquement par l’arrière cour dans la petite baie de Port Lockroy, protégée par une poignée d’ îlots et la minuscule île Goudier.

Cette baie, en position centrale dans cette région de la Péninsule Antarctique, offrait un bon mouillage aux baleiniers qui occupèrent le site de 1911 à 1931.

Après les mouillages déserts nous nous retrouvons ancrés au pied d’une haute falaise de glace, face avant d’un énorme glacier se jetant dans la mer qui déverse de temps à autres des séracs allant former les growlers à la dérive. Dans cette petite baie presque fermée nous nous trouvons en compagnie de 6 voiliers skippés par des professionnels faisant du charter dans leur quasi-totalité. Nous ne rencontrerons en tout pendant notre périple antarctique que deux ou trois bateaux « amateurs » (au sens de qui aime !) comme Balthazar. A l'extérieur de la baie un bateau de croisière est venu mouiller en arrivant en même temps que nous.

Une très nombreuse (je l’estime à plusieurs centaines, peut-être un millier d’individus) colonie de manchots papous occupe une petite presqu’île devant laquelle nous sommes mouillés, ainsi que l’île Goudier elle-même. Leurs cris que je ne saurais bien décrire (une sorte de vibrato grave prolongé) rompent de temps à autres le silence. Bagarreurs et piailleurs ils se volent réciproquement des cailloux pour abriter leur progéniture. Les filles de la station de Port Lockroy nous ont dit que la saison d'été était en retard ; ces pingouins ont encore des œufs blottis sous eux, entre leurs pattes.

Des énormes ossements de baleine gisent sur le rivage rappelant que ce fut ici un lieu de massacre et d’extraction de l’huile des cétacés qui au début du siècle dernier alimentait les reverbères de Londres ou de Paris.

Oui, sur cette île minuscule de Goudier il y a une station gérée par de charmantes jeunes femmes d’une association internationale. Elles gèrent une ancienne station de recherche britannique transformée en musée ; les gros zodiacs des bateaux de croisière y débarquent en masse des théories de touristes harnachés de pied en cap de combinaisons rouges, bottes et gilets de sauvetage qui viennent y expédier, avec le tampon qui va bien, des cartes postales rédigées dans l’ancienne bibliothèque de la station (expédiées je suppose par le bateau de croisière suivant !). Ils sont heureux d’en repartir avec des bonnets ou des tee shirts de Port Lockroy. Gêné par cet attroupement et ce parfum de mercantilisme au milieu de cette nature incroyable je boude et laisse l’équipage effectuer cette visite, me consacrant à mes écritures.

Vendredi 14 Janvier. 15 heures. Temps splendide. Une citadelle de roc et de glace se dresse juste devant nous, marquant le Cap Renard montant la garde de l’étroit canal Lemaire encombré d’icebergs et de growlers. Ce défilé, long d’environ 7 milles et faisant moins de mille mètres de large, se faufile entre deux hautes murailles de roc et de glace d’un millier de mètres de hauteur. Ce passage délicat et impressionnant était bloqué par les glaces il y a quelques jours encore, mais le vent fort de NE de Mercredi l'a bien nettoyé et nous passons sans difficultés à vitesse lente en allant raser les rives ou en zigzaguant pour éviter les icebergs et autres bourguignons qu’y déversent les glaciers ou que le vent amène de la banquise du Sud. Au sortir de ce défilé sombre et glacé nous nous trouvons soudain devant un spectacle éblouissant.

Imaginez des montagnes de 1000 à 2000m couronnées de festons immenses de neiges et de glace sculptés par le vent. Des Mont-blanc, des Drus, des Jorasses, des Droites, des Ecrins, des Meije caparaçonnées de glace d'une façon inimaginable se bousculent et se succèdent à perte de vue. Sur l'eau des icebergs aux formes imprévisibles ou de plus modestes growlers obligent à zigzaguer.

Après Melchior plus intime et à taille humaine, nous avons l'impression d'être

revenus en hiver dans un cadre majestueux. Décidément cet Antarctique dépasse ce que j'imaginais et je rêvais. Nous allons bouche bée d'émerveillement en émerveillement devant cette magnificence.

Il nous faut maintenant nous engager pendant plus d'une heure dans une sorte de gymkhana très serré et franchir un dédale formé d’ icebergs, de growlers , de nombreux rochers et hauts fonds . Des phoques de Wedel se prélassent confortablement installés sur les growlers à la dérive que nous longeons à quelques mètres.

A 18 heures, après moult détours et retours l’ancre plonge dans une sorte de lac de montagne quasi fermé, à l’eau plate comme un miroir où se reflètent les rives, enserré par 65°06’S et 64°05’W entre les îles Pléneau et Hovgaard qui se jouxtent là, protégé à l’Ouest par des îlots et une barrière d’icebergs échoués constituant un brise lame géant. Les longues aussières mises en place sous l’œil curieux des pingouins (c’est amusant, dès que Maurice et Hubert débarquent en zodiac pour rechercher le bon rocher qui sera ceinturé par le câble en acier il y a toujours dans la minute qui suit un ou deux pingouins curieux qui arrivent en se dandinant pour observer en connaisseurs la manœuvre) nous pouvons à plaisir savourer seuls ce panorama fantastique. Juste en face de nous, de l’autre côté du détroit que nous venons de quitter des glaciers géants de plus de 2,5 kms de large coulent lentement vers nous d’horizons improbables. Dieu, que c’est beau !

Samedi 15 janvier. Temps splendide, sans vent. Maurice et moi nous affairons pour remettre en route le dessalinisateur qui refuse de monter en pression (l’assistance technique, en temps quasi réel par Internet, de la société Hydrofix toujours très réactive et opérationnelle fait immédiatement le bon diagnostic qui conduit à remplacer les filtres d’entrée de la pompe HP, en sortie de la boost pump, bien encrassés. L’échange est vite fait et le dessal peu utilisé depuis le départ de Bretagne reprend sa production sans autre difficulté, seule la basse température de l’eau de mer abaisse le rendement de 110 L/H à 90 L/H. Il faudra que je le fasse marcher plus régulièrement dorénavant),

Nous recevons ce matin un message de Joëlle, qui a partagé avec nous, sur Ocean Respect, l’ouragan du 13 Décembre, nous informant que les compagnons de KIM viennent d’arriver à Melchior. Celui-ci avait été retardé pour attendre la chaîne qui devait remplacer celle perdue dans la baie Thetis. A ce propos j’ai oublié de vous dire que Daniel m’a confié, lors de nos retrouvailles à Ushuaia, qu’il avait vu le dessous de notre puits de dérive au cours des ruades que faisaient Balthazar au mouillage peu avant le dérapage, sous les coups de boutoir de l’ouragan.

Pendant que nous avons la tête dans le dessalinisateur Hubert et Claude partent en raquettes faire la petite ascension du modeste mont Hovgaard qui domine l’île éponyme de ses 300m.

Dans l’après midi arrive ADA 2, le voilier en alu d’Isabelle Autissier qui fait du charter en Antarctique depuis qu’elle a arrêté la compétition .

Le lendemain matin, partant en zodiac avec Maurice pour monter à notre tour au sommet de l’île en raquettes, nous passons l’inviter elle, sa sœur Elizabeth, et ses quatre clients à un apéritif dînatoire à bord de Balthazar qu’elle accepte d’emblée avec un franc sourire.

Nous la retrouvons skis aux pieds au sommet qu’elle atteint en peaux de phoques peu après nous. Ma proposition d’échanger mes raquettes pour ses skis pour la descente ne lui semble pas un bon deal, ou plutôt une proposition de macho !

Soirée fort sympathique autour de jambon cru, saucisson, mélimélo de sardines écrasées au citron, P’Tit Punch à la belle Cabresse (pour les non initiés c’est l’excellent rhum de Guyane), chips brésiliennes, grosses noix de cajou brésiliennes, avec une Isabelle très simple et fort intéressante, ainsi d'ailleurs que sa sœur qui lui ressemble beaucoup. Elle nous raconte en particulier, à ma demande, son aventure pendant un Vendée Globe, lorsque son bateau retourné par les déferlantes, le mât brisé, dérivait sans vouloir se redresser quelque part entre les Kerguelen et l’Australie. Elle avait eu la prévoyance de faire usiner un adaptateur pour visser à la place du sondeur l’antenne de la balise de détresse SARSAT, permettant ainsi aux ondes de traverser la couche isolante de sa coque en carbone et d’alerter automatiquement par satellites le centre de Toulouse du CNES, lequel en temps réel 24h/24 relaie les messages de détresse aux CROSS (Centres régionaux Opérationnels de Surveillance et de Sauvetage, il y en a 6 pour couvrir les côtes françaises, Cross Gris Nez, Cross Jobourg, Cross Corsen, Cross Etel, Cross La Garde, Cross Med Corse). Dans le cas d’un signal de détresse reçu d’une balise immatriculée en France provenant de positions hors d’atteinte des secours français c’est le Cross Gris Nez qui est dans le cadre du système international de secours et de détresse le centralisateur français MRCC (Maritime Rescue coordination Center) qui alerte immédiatement le MRCC du pays le plus proche de la position donnée par la balise. La trappe qu’elle avait fait aménager dans le tableau à l’arrière de son bateau lui permettait de sortir et de rentrer au ras de l’eau et lui a sauvé la vie. Elle nous raconte avec humour qu’elle avait fébrilement sorti de sa pochette neuve qu’elle n’avait jamais ouverte le téléphone satellite IRIDIUM que son chargé des relations avec la presse l’avait forcée d’embarquer, lu la notice pour s’en servir, puis avait sorti la tête sous une poche plastique pour protéger le téléphone des embruns pour appeler son assistant à terre. La communication au ras de l’eau, l’antenne masquée partiellement par la coque en carbone et mal orientée, n’était pas fameuse : « Marc, Marc (je ne me souviens plus si c’est le bon prénom) je suis dans mon bateau à l’envers, dans mon bateau à l’envers. » « Allo je t’entends pas bien. » « Marc, je suis dans le bateau à l’envers ! »

« Isa, je t’entends mal, rappelles moi plus tard…. » !!!!!****

C’est en pleine forme que l’équipage d’ADA 2 a rembarqué sur son zodiac. Heureusement que Balthazar a une jupe arrière avec de larges marches et qu’il est bien immobile sur le miroir de l’eau…

Lundi 17 Janvier. Nous quittons à regrets ce mouillage de rêve pour aller visiter quelques milles plus loin sur l’île Petermann la petite anse dans laquelle Charcot avait effectué son deuxième hivernage avec le Pourquoi Pas ? en 1909 et qu’il avait nommée Port Circoncision. Endroit peu favorable à un hivernage car mal défendue des icebergs qui venaient l’obstruer ou exerçait de la pression sur la coque du navire et ouverte aux houles de l’Ouest. Charcot avait fait tendre des chaînes pour s’en protéger mais celles-ci se sont rompues plusieurs fois ainsi que les câbles qui immobilisaient son navire. Celui-ci talonna ainsi à plusieurs reprises. Il est vrai qu’en Antarctique les bons mouillages sont très rares et pour la plupart inaccessibles à un navire calant quatre ou cinq mètres. La meilleure défense contre la pression de la banquise ou des icebergs est en effet de mouiller derrière des hauts fonds sur lesquels les icebergs échouent et au contraire de destructeurs deviennent protecteurs. Justement la baie est totalement obstruée par des icebergs qui nous empêchent malheureusement d’y pénétrer. C’est bien dommage car nous serions bien allés rendre hommage, devant la plaque qu’il a fait apposer sur un rocher portant le nom de tous les marins qui ont hiverné là, à ce gentleman des pôles comme l’avait qualifié l’explorateur britannique Robert Scott, qui a été un des pionniers de la découverte du monde merveilleux mais dangereux des régions polaires pour lesquelles il s’était passionné après ses études de mèdecine. Il a fait un remarquable travail de cartographie et d’observations, découvrant près de 5000 km de côtes et a su toujours ramener indemnes ses hommes en France que ce soit avec Le Français, son premier navire avec lequel il hiverne en 1903 ou qu’ensuite avec le Pourquoi Pas qui rentre en France en 1910. Cela dénotait avec les risques considérables qu’il a été amené à prendre un remarquable sens marin et révélait un organisateur minutieux et rigoureux. Il avait réussi à descendre ensuite dans le Sud, bien au-delà du cercle polaire jusqu’à l’île Charcot près de l’île Alexandre 1er par 70°S et 77°W et découvre la grande baie Marguerite qu’il baptise du prénom de sa femme.

Ce n’est qu’en septembre 1936, 26 ans plus tard, que le Pourquoi Pas ? va disparaître corps et biens dans une terrible tempête qui le drosse sur les côtes d’Islande emmenant dans l’abysse celui qui fut une icône nationale.

En doublant les récifs du sud de l’île nous faisons un détour pour mettre à l’eau le zodiac par ce temps calme, Maurice accompagné d’Hubert allant prendre des photos de BALTHAZAR devant un iceberg à la hauteur impressionnante (nous l’estimons à plus de trente mètres, il domine et surplombe le mât qui culmine à 25m). Nous sommes par des fonds de plus de 100m et ce très gros iceberg doit bien caler cette centaine de mètres pour s’être apparemment échoué là (un iceberg a un volume immergé égal à environ, suivant la salinité, 8 fois le volume émergé).

Cap sur les îles argentines toutes proches qui abrite une station de recherches Ukrainienne dans un petit archipel remarquablement protégé. Nous pénétrons à vitesse lente l’étroit chenal Meek puis, contournant les hauts fonds devant la station, nous pénétrons dans un dédale d’îlots pour trouver une petite passe en angle droit qui nous amène, comme à Pléneau, dans une petite anse totalement protégée de tous côtés. Dérive totalement relevée je manœuvre tout doucement pour faire virer le bateau, car ADA 2 est là qui occupe une bonne partie de la petite anse. Dans la manœuvre d’évitement je talonne doucement ; j’avais pourtant les yeux rivés sur le sondeur qui me donnait 3,50 m mais j’oublie qu’à l’évitage l’arrière chasse et va balayer une roche sous marine qui remonte rapidement ; le sondeur qui est à l’avant du bateau ne me dit pas ce que voit le talon du bateau (son point le plus bas) situé juste devant l’hélice près d’une dizaine de mètres en arrière (Balthazar étant un dériveur intégral, il a une fausse quille très réduite plus haute à l’arrière qu’à l’avant qui protège sa coque et lui permet d’être à peu près à l’horizontale lorsqu’il échoue à la cale ou sur une plage classique, la pente de cette fausse quille épousant la pente sur laquelle il se pose). Il faudra que je m’en souvienne. Il reste quand même plus logique de laisser le sondeur à l’avant car c’est de là que normalement vient le danger. L’hélice a légèrement touché. Une fois dégagé en se tirant sur aussière je ne note pas à petite vitesse de vibrations ou anomalies en faisant marche avant ou marche arrière. Espérons qu’il en sera de même à la vitesse de croisière.

Je vais demander à GARCIA de rallonger par en dessous avec une pièce très solide dans de l’alu épais rapportée par soudure ce qui sera le nouveau talon à l’extrémité de cette fausse quille qui doit normalement protéger l’hélice (sauf des contacts latéraux bien sûr). C’était le cas avec la max Prop que m’avait proposée GARCIA ; mais mon choix de l’hélice GORI à plus haut rendement (augmentant très sensiblement l’autonomie du bateau) avait conduit en dernière minute à raboter l’extrémité du talon et donc à réduire la protection à l’échouage, cette hélice occupant un volume plus important en marche arrière. Comme quoi les modifs de dernière minute ne sont jamais bien étudiées.

Tout à l’heure nous demanderons aux Ukrainiens de visiter leur base et de nous expliquer l’objet de leurs recherches. Légèrement en avance sur notre programme, nous resterons ici deux jours avant de prendre le chemin du retour. Nous sommes ici au point le plus Sud de notre croisière par 65°15’S et 64°15’W, donc tout près du cercle polaire à 66°34’S à 79 milles au Sud. Il y a longtemps que nous n’avons plus de nuit, le soleil à peine sous l’horizon se relevant aussi tôt. Chaque « soir » nous tirons tous les rideaux non seulement pour nous protéger du froid mais également de la lumière pour maintenir notre rythme de sommeil circadien.

Il va falloir maintenant songer à prendre la longue route du retour, cap au Nord, qui nous ramènera sur le continent américain et quitter bientôt à regrets le merveilleux pays des glaces.

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Maurice Lambelin, Claude Laurendeau, Hubert Boissier .